* Nous profiterons ici de cette fabuleuse occasion pour forger ce néologisme.
Quelques sons oubliés avaient recommencé à grésiller dans son crâne, comme le vibrement d’un diapason
déformé, qui prélude à une musique de fin de monde ; au-dehors toute une symphonie refroidie par les ténèbres retentissait à nouveau dans le vent tiède. Le jour éclatait, la température remontait
; des rayures de lumière découpées par les volets touchaient à présent Quentin, à peine conscient, entièrement habillé, empestant un parfum inhabituel ; et il était, à l’instant, pensait-il,
encore endormi dans cette poussière de calcaire qui envahissait toute la pièce. Des battements de tambourin résonnaient dans sa tête comme pour le sortir de sa transe.
Assis dos au mur dans le local solitaire, hors de l’harmonie du temps, à l’intérieur de sa tête, les images trop vagues de cette nuit défilaient impassiblement, sans
qu’apparaisse encore le moindre détail daignant sauver ses souvenirs engloutis. Tout ce qui lui restait en définitive, maintenant, c’était simplement cette impression très confuse qui lui
laissait penser qu’il avait fait quelque chose, hier soir et cette nuit, sans franchement savoir quoi. Partout dans les lacis de sa mémoire manquaient des ponts pour relier les éléments,
peut-être des éléments entiers, à vrai dire, il manquait presque tout. Et les mécaniques de son cerveau s’acharnaient sur cette bande magnétique devenue incompréhensible – le film de sa nuit -,
brisée par endroits, entortillée étirée dans tous les sens, ponctuée de tâches lumineuses qu’on ne pouvait plus retirer. On avait cisaillé l’enregistrement que le cerveau, d’habitude, conçoit
automatiquement, survivant au moins quelques instants arrachés aux tenailles du temps ; en réalité rien ne semblait plus récupérable, les images s’étaient entièrement dissipées, et du son ne
subsistait plus que quelques grosses bulles approximatives, faussées, pratiquement perdues.
Pendant que la chaleur extérieure grimpait encore, le soleil se faisant chaleureux, il se forçait à se souvenir, mais c’était comme si le vide avait emprisonné son histoire. Il
semblait remarquer sérieusement que, sans la mémoire, rien ne semble avoir réellement existé… Non, il n’accédait à rien. Tentant de faire sourdre à nouveau une petite mélodie, même pas, à peine
un fragment de mélodie, celle-ci s’estompait déjà totalement dès qu’elle arrivait enfin à parvenir en surface. Parce que la musique de cette nuit – sa musique! – s’évanouissait dans l’air chargé
d’effluves pesantes, et seule demeurait désormais cette toxine qui avait annihilé les quelques échos floutés du passé ; des traces sonores qu’il n’entendait pas partir. Tandis que dans les
méandres de son crâne tout un souvenir s’était effacé, enfui, envolé aux quatre coins de son esprit en dissolution, au centre de la liquidation de sa mémoire il restait juste l’empreinte de
quelque action intrigante.
Et des questions se répétaient dans sa tête. À travers les volets, il voyait les rayons du soleil. Et dehors il y avait le silence des rues qui ne permettaient qu’au vent
d’expliquer son souffle. La ville était encore morte, c’était le matin... Son dernier souvenir datait d’un soleil couchant, alors qu’il marchait dans ces mêmes rues qui ce matin refusaient de lui
révéler sa vérité. Mais aucun événement particulier à ce moment n’aurait pu briser sa mémoire. Alors, qu’est ce qu’il faisait là… ? Tout ça était bien réel! témoins les marques un peu partout sur
ses vêtements, ces odeurs qui émanaient de lui, les entailles sur son corps ! Mais surtout les odeurs ! Les odeurs ! La transpiration, l’alcool la fumée ! Les odeurs ! Depuis quelques secondes il
était obsédé par ces effluves qui révélaient l’ambiance qu’il avait choisi d’oublier, peut-être sous une contrainte. Il pouvait commencer à ressentir la puissance évocatrice de ces odeurs qui
s’exhalaient de tout son corps. Il prenait conscience du pouvoir olfactif ; quelques neurones consentaient enfin à se reconnecter, pris dans une espèce de flot libérateur.
Sa mémoire essayait de se raviver.
À ce moment, Quentin n’était pas capable de se voir, dans cet état. Si seulement il s’était vu, dans cette posture étrangement placide, sur le pont entre les deux mondes… ; un
observateur lucide trouverait cela vraiment inquiétant. Quentin ne comprenait rien au sens de sa présence. Mais quelqu’un d’averti, de totalement conscient, aurait depuis longtemps remarqué son
manteau brûlé, et toute une partie de son visage noir. Et puis cette odeur envahissante qui rappelait celle de la drogue dont il ne percevait que les plus minuscules avertissements. Quentin, même
distrait dans les situations les plus désolantes, il avait contemplé l'art de la lumière et de l'ombre, les bâtiments qui se souhaitaient au sol, grandis, allongés, ces ombres qui suscitaient une
sorte de découpage, une oeuvre abstraite de la nature, tellement typique à l'aurore. Mais rien, pour l’instant, ne pouvait lui provoquer un déclic. Un déclic.
Tout de même, la sensation était agréable, dans les premières lueurs du matin, alors que la petite aiguille décisive de l’horloge de la cathédrale dépassait à peine la moitié
du cadran, avec la nuit s’enfuyant au fil que la pendule battait. Et bien qu’ici absente concrètement, la nature transportait avec force ses ondes bienfaisantes jusqu'à ces quartiers bétonnés de
la ville, à travers les courants magnétiques sans doute, qui balayent toute la surface de la planète, comme une intimité, perceptible par les seuls initiés. Alors, une espèce de satisfaction
évasive l’emplissait quelque peu, assez moindre en comparaison du bouleversement qu’il ressentait depuis tout à l’heure.
Ce matin, la nature semblait vouloir tenter de lui transfuser un message assez tellurique, un de ces messages importants qu’il faudrait capter à cent pour cent, comme un
avertissement – par mère nature qui plus est - mais dans les situations de ce genre, l’on est plus maître de grand-chose. Et la nature a-t-elle seulement des états d’âme ? Quentin était un simple
spectateur de la rue et du temps aujourd’hui. Habituellement il était un de ces initiés, qui se laissent guider par les signes abstraits, et relativement complexes, des phénomènes qui surviennent
autour de lui, cherchant une sorte de correspondance un peu partout, cherchant des liens dans sa vie, tentant de combattre sur différents fronts, pour tout expérimenter. Mais depuis ces derniers
jours, il avait succombé au mal-être, il n'était plus qu'entièrement drainé par des treuils implacables qui l'extrayaient de sa sagesse d'antan, l'envoyaient dans d'autres abysses, des fissures
desquelles on ne pouvait plus jamais sortir... ces derniers jours, les sensations n'étaient pas comme d'habitude. Non, il y avait une sorte de fadeur incoercible, tout était gris, tout avait le
goût insipide d'un plat qu’on remange à chaque repas, qu'on sature de condiments pour en changer complètement la saveur, mais ceux-ci ne faisaient déjà plus aucun effet depuis longtemps. Dans
l'oubli des moments et des plaisirs, Quentin savait pertinemment que quelque chose dans son corps n'allait pas bien. Quelque chose de bien plus grave que cette mémoire qui flanchait.
Et puis soudain, un vrombissement de moteur qui vient du dehors, qui continue à tourner, puis qui s’arrête subitement. Quelqu’un descend du scooter, Quentin entend les bruits
de ses chaussures par terre. L’inconnu accroche son casque à une poignée, sans doute, il rebondit contre les carénages. Et il marche sur les cailloux qui crépitent sous ses pas. Tout à droite du
local il y a une porte métallique qui est à moitié ouverte, Quentin ne l’avait même pas vue. Et puis ce quelqu’un entre.
« Quentin ? », sa voix résonne comme un écho dans sa tête. Et le son s’évanouit. Il avance de nouveau et se dirige vers lui et s’arrête à son niveau.
« Merde… Qu’est ce que tu fous là, bordel ? Comment t’as pu rester là ? » Silence. Il ne voulait pas répondre, il ne pouvait pas. L’inconnu cachait les raies du soleil qui
arrivaient sur les joues de Quentin, incapable de prononcer un mot. C’était avec une figure hébétée qu’il fixait l’homme qui venait de rentrer, et qui se tenait là, debout devant lui, comme pour
l’accuser.
Ces cheveux bruns, longs, presque les mêmes vêtements que lui, pourtant ce type ne lui revenait pas.
Ou alors…
Jerem… ? JEREM ? Mais évidemment ! C’était ça ! Le déclic ! Zut ! Tout devenait trop clair à présent ! Tout lui revenait. Presque dans l’ordre, ces odeurs, cette musique qui
n’avait pas totalement disparu de son crâne. Des battements graves d’une musique électronique répétitive qui stimule toute une foule. Quelques flashs se succédaient dans sa mémoire renaissante…
Une pièce couverte. Des lumières dans tous les sens qui clignotent trop vite, et puis trop de monde, toute une masse qui bouge en rythme, une masse synchronisée sur un son totalement dément – ou
plutôt, qui rend totalement dément. À ses souvenirs n’échappaient pas non plus toutes les bouteilles qu’il avait vues passer devant ses yeux, avec des étiquettes portant des noms comme « Eristoff
», « Zu Browka » ou bien « Jack Daniel’s ». Avec les milliers de mélanges possibles et imaginables, il se rappelait ! Peut-être même qu’il en avait abusé ce soir-là, cette nuit-là.
L’alcool, associé à l’ambiance déjantée, à la fumée qui provenait des cigarettes et – surtout – des joints bourrés de haschich ou de marijuana (au choix), il pouvait devenir
extatique pendant des heures entières. Pourtant, comme si ça ne suffisait pas, les jeunes junkies comme lui qui fréquentaient ce genre de soirées qui, communément, s’appellent des « frees », ces
junkies, donc, se plaisaient à consommer des cachets de « plombs », généralement plus réputés sous le nom d’ecstasy. Avec tous ses dérivés. Cette nuit-là, Quentin en avait pris, oh, pas plus que
d’habitude, mais les frees de ce genre, il les accumulait, en semaine, en week-end, peu importe, dès qu’il en avait l’occasion, en fait. Et il consommait. Il consommait tout, pas à chaque fois,
non, mais ce qui avait été une consommation très irrégulière autrefois était devenue une habitude déjà trop ordinaire qu’il partageait avec d’autres. Et il goûtait aux alcools, aux
fumettes, et puis surtout, aux filles. Des filles déjà déplorables qui avaient parfois trois ans de moins que lui – il avait dix-sept ans -, qui s’envoyaient en l’air avec le premier venu, le
premier en état pour s’oublier totalement, et transmettre une petite once de plaisir à des jeunes filles complètement dépassées par ces substances qu’elles absorbaient. Le rapport sexuel n’était
plus un symbole, mais une banalité, un usage qui était en adéquation avec les mœurs qu’imposent les drogues. Autant dire ici que Quentin ne s’en privait pas. Jamais.
Au début, jamais il ne se serait cru capable de pouvoir participer – de son plein gré - à ce genre de débauche poussé à son paroxysme. Trois mois auparavant, c’eût été synonyme
d’insanité, d’écoeurement ; il avait été de ceux qui éprouvent une répulsion sans pareille pour les gens dépravés par l’alcool et les drogues. Aujourd’hui il faisait partie de ce groupe. Il se
souvenait. Un jour affligeant de morosité et de routine, il avait voulu changer, il avait voulu être un autre. Sans doute en interprétant faussement les morales de Ronsard, prétendant appliquer
le Carpe Diem, il s’était mis à approcher ces junkies qui traînaient dans un coin du centre-ville. La démarche à suivre avait été facile, il lui avait suffi d’être suffisamment fourni en tabac,
en feuilles à rouler, en alcool, un peu tout ce qui pouvait intéresser les gens de cette engeance. À ce moment, à sa première free, il avait apprécié sa transformation. C’était l’ambiance qui lui
plaisait, cette osmose qui s’établit lorsque le hardcore commence à remplir la salle, ou à agiter l’air extérieur. Car généralement, ces évènements-là se déroulaient dans des clairières, dehors,
pendant toute la nuit. Parfois, comme la nuit dernière, exceptionnellement, lorsqu’un squat est disponible, la scène hardcore s’y installe, et tout le monde suit. Après cela, il s’était
rapidement rendu compte que c’était lors d’orgies qu’on se faisait les meilleurs amis.
Il était devenu celui qu’il avait imaginé, inventé dans ses fantasmes, forgé dans ses délires oniriques, conçu dans l’espoir de l’évasion. Pour être cet homme, il avait sombré
dans l’égrisement. Et il s’était cru capable de pouvoir s’en tirer ainsi, à bon compte, profitant de tout et tirant un trait sur sa vie pour ressembler à son rêve – ou son cauchemar.
Pourtant, après s’être remémoré ses abus, il sentait qu’il manquait toujours quelque chose, défiant ses habitudes les plus triviales : hier il devait y avoir eut un événement
imprévu. Il essayait de se forcer à se rappeler. C’était là qu’il bloquait vraiment. Mais Jerem était là, maintenant.
« - Les flics sont toujours là-haut, putain… il y en a trois qui se sont fait coffrer pour le moment. Et j’ai toujours pas retrouvé Cindy. Mais qu’est ce que tu fous là, PUTAIN
? »
Cindy… L’angoisse lui serrait l’estomac, il essayait d’articuler des phrases, mais seulement quelques mots daignaient bien sortir.
« - Jerem… s’est passé quoi… ?
- Mais tu te fous de moi, ou quoi ? Quand t’as balancé ton cocktail sur la bécane du mec, tu sais, celui qui t’as cogné même pas deux minutes avant que les voisins appellent
les keufs, t’as blessé cinq putains de teufeurs, même toi t’es dans un sale état, mais tu t’es barré, comme ça ! J’hallucine, pourquoi t’as fait ça ? T’es complètement dingue ?? Tu vas te faire
lyncher ! Les condés te cherchent partout ! »
Il se rappelait l’explosion. Et les deux voitures qui avaient pris feu quelques secondes après ; son corps ne lui avait plus obéi à ce moment-là. Il avait sans doute suivi
inconsciemment son instinct de survie. Ou peut-être les directives des drogues qui étreignaient tout son organisme. Et maintenant… les flics ? Il ne savait pas quoi faire.
« - Comment tu m’as retrouvé ? demanda Quentin pendant que ses jambes luttaient contre son envie de se relever.
- Quoi, tu te souviens pas ? Mais c’est ce qu’il t’es arrivé… tu m’as appelé il y a à peine dix minutes pour me dire où tu étais. J’pense que tu devrais t’arrêter là, mon
vieux. »
Bizarres, les réactions des humains, parfois. Quentin ressentait le dégoût de toute cette expérience révélatrice de sa condition. Ses nuages intérieurs pleuvaient. C’était
maintenant le moment, sans doute, de quitter le train qui le menait à chaque fois au même endroit, comme un cycle inexorable qui ne conduit plus qu’au manque et au besoin.
Cette fois il espérait résister à l’emprise des folies qui sévissaient un peu partout chez tous les consommateurs des nouveaux rites dans lesquels les drogues dansent
d’arrogance, sans se soucier de leurs propres répercussions sur les êtres et leur constante envie d’addiction, pour s’évanouir, dans la délectation de l’oubli total de soi.
FIN
NB : Les frees sont des évènements qui existent réellement et qui sont très fréquents. Le 2 mai, le JT expliquait justement qu’un accident était survenu… dans ce texte,
leur description est à peine exagérée.
J’aimerais quand même dédier cette nouvelle à Quentin et Jeremy qui étaient justement présents à cette free dans l’Eure, par une étrange coïncidence… et qui m’ont fait
découvrir ce monde.
Arrêtez-vous au plus vite.