Les toutes premières notes de la mélodie morose d'un certain morceau se réverbaient sur les parois de ce stade, au sein de Montreal ; Kirk transmettait à ses cordes métalliques des vibrations pleines d'émotions sur l'instrument de sa révolution, depuis cette scène d'où se dégageait l'aura de leur virtuosités mélangées, comme une énergie ondulatoire, qui ne frappe violemment qu'à certains instants. Quelque chose comme une tempête magnétique avait commencé à tournoyer dans le stade, attirant le public, lequel avait déjà oublié l'atmosphère euphorique d'il y a quelques secondes à peine, typique de ce genre de concert, par-dessus tout parce que se situant dans une de ces époques qui se font regretter nostalgiquement après une seule décennie. Ce public-là, en réalité, destiné à jubiler, à garder en mémoire ce phénomène, pour témoigner, était concentré sur tout autre chose, de plus important.
      On repensait à Cliff, sans vraiment trop savoir pourquoi ; même les moins adeptes du genre étaient captif de cette condensation des pensées, en ce moment toute forme d'animosité se perdait ; en fait, cette chanson possédait un on-ne-savait-quoi de captivant, comme si elle sourdrait encore les traces indélébiles de l'homme fauché, subitement sans doute, dans un de ces bus insensés, lorsqu'ici-bas subsiste encore un manque incoercible qui l'exige. Deux forces implacables, la souvenir, la mort, luttaient. Mais toujours la plus hypocrite en ressortait victorieuse. Même le 28eme de septembre 1986, le talent n'avait su résister à l'emprise de l'hypocrisie. Et Cliff avait pris son dernier bus, à destination d'un néant insondable.
      Et de toutes ces reminescences émanait toujours, abstraitement, l'image d'un pantin supplémentaire au cimetière des maîtres. C'était là tout le génie de ce fameux Cliff'em all. Cliff-les tous, montre-leur le monstre que tu fus.

      Sur scène, quelques petits effets pyrotechniques ponctuaient sporadiquement la musique, encore timides, comme pour tater le terrain, en attente d'un combustible plus puissant. Des flammes artificielles commençaient à s'élever à une certaine hauteur, et la flamme dominatrice, la première explosion de sensations fortes attendait son heure, les dernières notes avant son entrée, pour rivaliser avec l'enfer, dans un accès d'émulation.
      Et l'heure était justement avancée, une quelconque manoeuvre arrière semblait impossible, car il s'était enclenché dans les systèmes invisibles un mécanisme inexorable susceptible de bientôt provoquer un drame puissant, à l'image d'un phénomène naturaliste, irréversible, aux conséquences désastreuses. Ce mécanisme concernait James, la tête du groupe Metallica, en concert depuis quelques dizaines de minutes, en septembre 1992, à Montreal, devant un public trop attentif. James, toujours impassible aux signes du destin, ou du hasard, peu importe ; le solo s'amorçait, et la posture de James restait figée. Le solo. Toujours aussi déséquilibrant ; une mélodie, une mélancolie qui se métamorphosait en une sorte d'émotion sans nom, inhérente à ces voix hybrides qui conduisent la musique jusqu`à son terme.
      James se déconcentrait de sa partie, comme d'habitude, pour écouter, inlassable, la voix solliste de Fade to Black jouée par Kirk Hammett. Magnifique, cette voix, en ré majeur, ou presque, à la manière du cantique de Sojo. James s'était tellement fait aux représentations publiques qu'il prenait aussi de son énergie pour écouter les autres qui partageaient avec lui le son : un métronome diversifié, un bassiste talentueux, un guitariste aux gammes uniques. Et lui, dans tout ça, c'était l'élément-phare qui faisait vivre l'harmonie des pistes avec des liaisons de covalence. Des liaisons musicales, avec une guitare aux riffs bruts et une voix de dénonciation, de pamphlétaire, de
poète. 

      Tout le monde le regardait, lui, qui avait sa position spécifique pour ce morceau, juste pour ce passage. Figé, la tête dressée. Une position qu'il aurait dû garder, sans doute. Il finissait déjà la quatrième répétition du thème, et entamait la cinquième, juste avant la montée. Il sentait les regards posés sur lui, toute une foule quasimment silencieuse, en attente de la balade amère du verset, apparemment trop connue. Fade to Black. Fameux morceau. Le dernier auquel Cliff ait participé à la composition. James s'en rappellait aussi. Jamais il ne s'en était réellement remis, de sa mort. Aujourd'hui, en dehors de ces moments priviligiés, Cliff avait perdu toute son importance aux yeux du monde, tant qu'un autre assurait la relève, tout allait bien, il semblait que les membres du groupe ne prévalaient pas, c'était la musique qui avait sa place prépondérante, pas les instrumentistes qui la composaient. Et ça, James le comprenait bien, trouvant quand même dommage cette facheuse tendance à oublier les artistes. Surtout les morts.
      Dernière note. Et puis la montée. La, si, do...
      Le la final continuait toujours de sonner en vibrato lorsque James commença à arpéger les accords du verset. Et, suivant un destin inévitable, James s'était déplacé de quelques mètres, s'était éloigné du micro, il avait encore un peu de temps, il s'était tourné vers la batterie. Quelques secondes, juste une seule... en-dessous de lui, une vanne. Et un jet enflammé de propane jaillit. 

      Des notes incompréhensibles avaient continué à sonner, et les cordes de la guitare de James avaient claqué, presque entièrement fondues. On entendait plus que la basse qui jouait gravement quelques dernières notes juste avant de saisir la situation. Une atmosphère de frustration s'était répendue, et personne dans le public n'avait encore véritablement compris pourquoi la mélodie s'était arrêtée en quasi-évanescence, et pourquoi James était étendu au sol, totalement inconscient.

Jeudi 19 février 2009

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Commentaires

Pas mal, mais je trouve le premier paragraphe assez étrange, un peu bancal, je sais pas... Du beau vocabulaire, et deux trois fautes sinon, rien de méchant :p
Commentaire n°1 posté par kapout le 04/03/2009 à 14h06
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