Entre les barreaux gris de sa cellule, il fixait, au travers des rafales de pluie qui s'abattaient incessamment, la ville terne et grisonnante qui se déployait jusqu’à l’horizon. D'ici, elle semblait prête à imploser littéralement sous l'amas de toxicité de plus en plus concentré qui grossissait sans cesse, accumulant des sortes de gaz incompatibles. L’air était nocif, souillé.
    Là, dans cet air contaminé, au cœur du monde, un hybride instable se formait.
    Au loin, les avenues s'étiraient, proliféraient sur les landes, sur la terre, et se joignaient d'asphalte, surmontées de carcasses métalliques et organiques crachant des toxines dans l'atmosphère. Cette usine noire qui grondait au-dehors, recruteur d’une armée d'ouvriers qui travaillaient à la chaîne, était un présage parfaitement sinistre. C'était elle, gigantesque et hypocrite, la ville, envahie par les captifs toujours plus impuissants. Tout son être haïssait cette prison psychologique, qui avait fait germer sa rédemption, inutile, au plus au point.

    Il sentait ces effluves noires qui pénétraient dans son crâne. De ces quatre murs qui l'entouraient exsudait une haine indissoluble, profondément imprégnée d'une vengeance qui n'attendait plus qu'à éclater ; il ressentait soudain comme un piège atroce, un piège sans issue dans lequel on l’avait attiré. Objectivement, il n'en était pas plus perturbé que d'habitude, non, mais lorsqu'un corps est emmuré durant des mois, sans autre contact avec l'extérieur qu'un trou encastré dans le béton, l'effondrement devient insupportable, et prend des airs de supplice de camps concentrationnaires. Dans une cellule de ce genre, l'envie de survie ne dépend souvent plus que du bon vouloir des assaillants, ou de soi-même. Aussi il en était difficile de constater de quoi une vie pouvait bien dépendre, et surtout, combien un corps était fragile, susceptible à la moindre perturbation d'abréger ce cycle périodique qui s'arrête à l'instant où toutes les ressources sont épuisées. L'échéance qui le guettait, manifestement, survenait souvent trop tôt, dans ce petit intervalle temporel qui nous est alloué.

    L'espoir d'une vie à l'extérieur s'était également dissipé complètement, dès les premiers jours et après la sentence. En réalité, tout ça, la cellule, les marques indélébiles à la craie, sa nouvelle expérience, tout ça faisait en sorte qu'il oublie définitivement les souvenirs de la vie, avant. C'était comme si les ressorts du passé se brisaient uns à uns, que la machine ne fonctionnait plus qu'en marche avant, comme si l'existence se limitait désormais aux quelques briques de béton qui généraient cette impasse où son passé ne lui appartenait plus. Lui, il appartenait à ces murs, aux échos à basse fréquence qui se réverbéraient toujours, longuement, à ces échos qui n'avaient toujours pas abrégé leur triste mélodie venue tout droit du néant. L'endroit préservait une angoisse depuis des décennies, une sorte de musique mélancolique, violente, qui se renouvelait au rythme des détenus qui passaient derrière ces barreaux, détenteurs de l'ambiance et de l'esprit d'une époque un peu moins pervertie ; c'était ces époques révolues, emprisonnées, qui ne refaisaient jamais surface.
    Cependant, quelques bribes de mémoire étaient toujours actives en lui, il maîtrisait encore, quelques neurones fonctionnaient, il se souvenait des drogues qui l'avaient usé, des quelques images de sa dérive, de la honte pour sa famille, pour lui, ces quelques réminiscences brèves arrachées à son cerveau à la volée, qui défilaient, et qui perçaient à l'aide d'acides implacables le blindage imposé par l'endroit. Il se rappelait encore vraiment de Claire, quelque part, ses yeux noirs et son sourire adorable restaient gravés profondément, parce que ce genre de souvenirs ne s'efface pas, même au fur et à mesure des brassages, chimiques ou psychologiques, peu importe. À l’époque, une idylle intangible s’était établie, leur union demeurait à l’épreuve des balles, il n'en était d'ailleurs pas revenu qu'elle avait bien voulu d'un idiot comme lui. Tout n'aspirait qu'au bonheur pour eux deux, elle l'avait guéri de sa dépendance  l'alcool, elle avait eu confiance en lui, elle avait été la toute première à lui donner une chance, il avait totalement changé pour elle. Des promesses ils s'étaient faits, pendant trois ans il vécut purement, sans un seul doute. C'avait été une période agréable, une chance - quoi que, il ne croyait pas en la chance – assurément inespérée et libératrice, mais alors qu'une union définitive se faisait attendre, très prochainement, le pire survint, et tout s'effondra en lui. L'idée qu'un corps aussi innocent se soit retrouvé entre les mains d'un taré plombé par le vice lui avait été insupportable.
    L'autre, l’agresseur, l'avait sauvagement battue, il avait percé son poumon de sa lame qui était aiguisée au point de n'admettre aucune alternative, et ça, elle n'avait pas pu l'endurer, ni ça, ni l'acte : il l'avait violée.
    Deux jours plus tard elle avait succombé de ses blessures irréversibles, dans un lit d'hôpital, dans une mare de larmes.
    La vue du corps de Claire dénué de vie l'avait complètement abattu, détruit, les dominos étaient tous tombés en ligne droite. On avait dénaturé l'innocence. Comment pouvait-on seulement prétendre que Dieu était bon ? Épris d'une rage irrépressible, il avait maudit le Créateur de toute son âme ; à cet instant plus rien n'avait plus jamais eu d'importance ; le corps de Claire s'était séparé à tout jamais de l'ange qui lui vivait en dedans, cet ange qu’il avait aimé était monté, là-haut...
    Pendant des mois, il erra tout seul, malheureux comme ce n'était pas permis.
    Et les démons de son passé recommencèrent à la hanter, il succomba aux charmes de l'héroïne, à ceux de l’alcool qu’il avait aboli, à tout ce qu'il aurait pu trouver pour s'évader. Il n'avait pas eu la force de s'abréger. Alors il planait dans des dimensions voisines où tout était nettement moins contraignant, où les sensations moroses perdaient de leur puissance. Il gagnait un état passif, insensible, jusqu'à oublier qu'un jour son rêve s'était brisé, quand l'alarme trop matinale avait retenti. La sonnerie stridente retentissait encore toujours aujourd'hui mais toutes ces substances qu'il s'injectait le rendaient sourd à cet appel lointain, lointain... qui ne s'évanouissait toutefois jamais complètement. Mais il se croyait hors d’atteinte de la réalité, elle ne lui volerait plus rien, il avait oublié les règles qui régissaient l’univers physique, lui, il était ailleurs, quelque part, dans une impasse où il s’assoupissait, où les lumières blafardes d’une future catastrophe de fin de monde étaient voilées.
    Et cela dura jusqu'au jour du procès, deux mois plus tard. Un procès, pour un salaud pareil !

    L'audience avait eu lieu cinq mois après le crime. On l'avait placé au premier rang, il contenait sa colère, le box de l'accusé était à quelques mètres seulement, l'homme semblait totalement passif à la situation, tout ça lui était tellement insignifiant, son regard blasé était plus vide que le fond d'un polar contemporain, son visage tout entier exprimait la morosité. Qu’est ce que ça voulait dire ?
    Dans des moments pareils, le désespoir qu'on a désespérément tenté d'oublier reprend son ampleur, comme si la simple vue d'un homme, responsable de tous les crimes du monde, de l'homme en soi, donc, déclenchait un signal muet à l'intérieur du crâne, aux conséquences désastreuses pour l'esprit, impuissant comme le sien. C'était ce qu'il se passait à cet instant-là, il fulminait, devenait noir de fureur, et sans hésiter il s'était déjà jeté sur le coupable, pour l'étrangler. 
    Toute idée de pitié avait été abolie. C'était lui, ce salaud innommable, qui lui avait volé son ange ! Un démon, voilà ce que c'était, un démon qui avait habilement caché ses ailes, ses cornes. Un imposteur, ce n'était pas un homme ! Quelle sorte d'homme pouvait tuer un ange ? Sa force s'était décuplée, il ne lui avait fallu qu'une seule minute, malgré tous les gardiens qui essayaient de le retenir, pour lui soutirer son tout dernier souffle.
    La soif de vengeance avait été rassasiée, à la manière d'un manque que l’on comble avec une dose abusive du produit qui nous consume. Et lui était rongé par cette envie irrésistible, depuis ces semaines qui s'étaient écoulées, où chaque jour, chaque fois qu'il se fichait cette seringue dans le bras, l'envie élargissait son emprise, tout son corps n'était plus qu'obsession. La vendetta enfouie en lui s'était éveillée au fil des jours, une puissance vengeresse avait germé, ses racines étaient profondes, alimentées sans cesse par le souvenir épidermique de Claire, qui ne serait plus jamais enrichi. À présent, le soulagement était immense, presque jubilatoire, un sourire dément s'était affiché sur son visage, mais cette fois les gardiens étaient parvenus à la maîtriser, l'empoignaient déjà violemment, l'extirpaient de sa victime inanimée. Il fut arrêté, il fut enfermé. Il le resta durant deux semaines dans un bâtiment transitoire, une sorte de garde-à-vue, avant que, fatalement, son procès à lui arrive. Même salle, même juge. Seul le jury avait changé. L'ambiance régnante était étrange, tous ces hommes qui tenaient dans leurs mains son avenir avaient un choix à faire.

    Lorsque la décision pénale fut prise, il sentit un trou noir se former en lui. Cette fois encore, aucune alternative, il voyait le bout du chemin, il n'y avait plus rien à espérer, la fin du voyage était facile à prévoir, on le faisait marcher quelques kilomètres pour l'envoyer dans un fossé. Cette ineptie avait déstabilisé son système de valeurs pourtant déjà bien torturé jusqu'ici.

    Et maintenant il en était là, dans cette cellule moyenâgeuse, avec ces barreaux rouillés devant lesquels les professionnels de l'impartialité l'obligeaient à regarder un univers inaccessible, et qu'il allait bientôt laisser derrière lui. Ainsi, ils traitaient les meurtriers abjects au même stade que les meurtriers héroïques ; la nuance devait être difficile à saisir, apparemment. Il se demandait comment on pouvait l'avoir envoyé dans cet endroit. C'était trop sinistre.

    À ce moment il n'avait absolument aucune idée de l'heure qu'il était, mais il sentait l'implacabilité du temps se liguer contre lui ; les aiguilles d'une certaine horloge étaient train de se rapprocher dangereusement de l'altitude culminante, le point fatidique du non-retour avait été franchi depuis longtemps. Des dents se heurtaient, les rouages internes s'engrenaient de manière incoercible ; sans aucun doute, ces mécanismes en rotation étaient de ceux qui résistaient à n'importe quelle pression, si complexes et n'engendrant qu'une minuscule interface tellement simpliste en apparence. Et pourtant, ce genre de systèmes invisibles régit le monde tel qu'on le connaît tous.
    Il ressentait un balancement perpétuel qui ralentissait, dénaturé, comme si l'on avait réduit à néant les forces qui maintenaient des positrons réunis. À travers ses yeux humides, il s'était cru hors d'atteinte de toutes sortes d’émotions.
    Alors que, quasiment paralysé, il tentait désespérément d'empêcher quelques larmes de couler, la porte de fer de sa cellule s'ouvrit soudainement, grinçante, et l'air usé de toute la prison s'engouffra à travers la pièce dans un coup de vent pour le ramener à la réalité. Il ne prit même pas la peine de se retourner, la pluie tombait encore, sans s'arrêter, il savait qu'il était temps, il tenait les barreaux, fermement, et fixait toujours la ville terne et grisonnante... quatre hommes l'attendaient derrière l'encastrement de la porte.
    - Il est l'heure, M.Sojo. C'est vous qui avez choisi.
    Il pouvait lire le numéro 268 vulgairement inscrit dans le coin gauche de la porte. Il se préparait à sortir.
    - Juste un instant...
    - Allons, c'est maintenant qu'il faut y aller.
    - Très bien.

   Une enfilade de cachots semblables au sien défilait devant ses yeux transis pendant qu'il traversait la passerelle. Très peu d'entre eux étaient vides, on sentait des présences, tous ces détenus qui les habitaient possédaient de surcroît un passé unique, mais ils se retrouvaient à présent ici, communément, où ils inoculaient dans le Monstre le virus de leur jugement. Et l’on était tous infectés.
    On passait des couloirs, des portes battantes, et je me rapprochais de l'endroit que j'appréhendais depuis quelques mois. C'était assez étrange cette sensation... tout était blanc autour de moi et une effervescence de sentiments survenait dans mon corps, des réactions chimiques m'inondaient, je m'affolais en essayant de conserver mon calme. J'en étais à la limite des spasmes, et cette ambiance morne, typique des prisons... Je me disais que se serait bientôt fini, mais j'étais toujours hésitant sur la manière dont je devais ressentir tout ça. J’avais abandonné des expériences. Quelque part, c'était bête.  J'avais dix, vingt ans de plus qu'il y a trois mois, mon être avait mûri.
     Les gardiens m'escortaient de près mais toute cette protection, cette ostentation était inutile, je n'allais pas m'enfuir de toute façon, je n'avais plus vraiment d'issue possible, et puis, quel intérêt maintenant ? Je suppose que Claire m'attendait. Enfin, j'espère. Je n'allais quand même pas lui poser un lapin. Si ça se trouve, au final, toute l'existence est bornée à s'achever à la mort du corps et des cellules qui le composent, et alors c'est véritablement très triste, ou bien, peut-être qu'après les épreuves innommables de la vie, on avait droit à une récompense, au bout ? Quand j'affrontais ce genre de situations, je remettais pas mal de choses en question, jusqu’à mes premières réflexions, mais il fallait admettre que là, tout de suite, je n'avais plus vraiment le temps de philosopher. On s'approchait dangereusement, les barrières étaient baissées derrière moi et d'autres s'ouvraient pendant que j'avançais. Actuellement j'avais une bonne idée de ce que pouvait être la fatalité.
    - On y est.
    Le même homme que tout à l'heure avait parlé, Léo, le directeur. Cet homme qui en soi n'inspirait que du respect, avec son air gentillet, sa tignasse grise qui ne cachait pas son expérience, longue, peut-être tortueuse ; mais il avait eu du mal à me croire sur parole lorsque je lui avais raconté mon histoire. Je ne pouvais pas lui en vouloir, je présume... la drogue est toujours synonyme d'insanité.
    On sortait.

    L'air du dehors était froid, les particules s'agitaient dans tous les sens, la température touchait dans les valeurs négatives, et, habillé avec ce costume simple, il se gelait. Au travers du vent glacé il entendait la voix de Léo qui criait presque :
    - Désolé Emile, nous sommes forcés de procéder aux exécutions à l'extérieur, et, compte tenu des circonstances, ce n'est pas très avantageux pour vous.
    Les mots lui manquaient, il était maladroit, sa rhétorique euphémisatrice n'avait pas sa place ici…        
    Émile Sojo avança alors jusqu'au mur où les impacts de balle dénonçaient la multitude de sévices qui avaient eu lieu par le passé. L'ancienneté des lieux en était traduite par la même occasion, ce mur était plus vieux que la Révolution, rafistolé mais fissuré en endroits, c'était à en imaginer le nombre de balles qui devaient avoir traversé un nombre de corps au moins tout aussi élevé. Des marques d'exécutions gravées en une fresque peinte au fil des années avait un aspect vaguement artistique, car on dit que l'artiste représente les émotions ; ici, les artistes formaient une population électronique loin d'être autonome, soumise à des forces d'attraction irrépressibles, peut-être opposées à la charge de leur gré. Mais tout était altéré en cette basse cour. Puisque chaque bourreau n'était pas nécessairement là par sa volonté, son bon vouloir, parce que chaque bourreau était lui-même enchaîné avec des maillons qui ne se brisaient que lorsque les acides intérieurs sont suffisamment corrosifs pour dissoudre l'acier qui les retient, qui resserre son emprise de plus en plus fort. L'émotion était mortelle, cette notion était suffisamment abstraite pour qu'on la peigne sans laisser toute sa splendeur à la faucheuse.
    Quoi qu’il en fût, Émile détestait la peinture, surtout celle-ci.

    Les fusils s'étaient dressés, horizontalement, chargés avec une poudre qui ne transpirait pas de haine, mais de frustration. À l’instant où le signal sonore survint, l'impact était imminent, Emile était résigné. Huit balles fusèrent dans l'air qui les séparait de leur cible, à une vitesse tellement dérisoire par rapport à celle de certaines des particules de l'espace, qui ondulent et  qui galopent sans cesse dans le chaos.

Dimanche 28 décembre 2008

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