* Nous profiterons ici de cette fabuleuse occasion pour forger ce néologisme.

   Quelques sons oubliés avaient recommencé à grésiller dans son crâne, comme le vibrement d’un diapason déformé, qui prélude à une musique de fin de monde ; au-dehors toute une symphonie refroidie par les ténèbres retentissait à nouveau dans le vent tiède. Le jour éclatait, la température remontait ; des rayures de lumière découpées par les volets touchaient à présent Quentin, à peine conscient, entièrement habillé, empestant un parfum inhabituel ; et il était, à l’instant, pensait-il, encore endormi dans cette poussière de calcaire qui envahissait toute la pièce. Des battements de tambourin résonnaient dans sa tête comme pour le sortir de sa transe.
    Assis dos au mur dans le local solitaire, hors de l’harmonie du temps, à l’intérieur de sa tête, les images trop vagues de cette nuit défilaient impassiblement, sans qu’apparaisse encore le moindre détail daignant sauver ses souvenirs engloutis. Tout ce qui lui restait en définitive, maintenant, c’était simplement cette impression très confuse qui lui laissait penser qu’il avait fait quelque chose, hier soir et cette nuit, sans franchement savoir quoi. Partout dans les lacis de sa mémoire manquaient des ponts pour relier les éléments, peut-être des éléments entiers, à vrai dire, il manquait presque tout. Et les mécaniques de son cerveau s’acharnaient sur cette bande magnétique devenue incompréhensible – le film de sa nuit -, brisée par endroits, entortillée étirée dans tous les sens, ponctuée de tâches lumineuses qu’on ne pouvait plus retirer. On avait cisaillé l’enregistrement que le cerveau, d’habitude, conçoit automatiquement, survivant au moins quelques instants arrachés aux tenailles du temps ; en réalité rien ne semblait plus récupérable, les images s’étaient entièrement dissipées, et du son ne subsistait plus que quelques grosses bulles approximatives, faussées, pratiquement perdues.
    Pendant que la chaleur extérieure grimpait encore, le soleil se faisant chaleureux, il se forçait à se souvenir, mais c’était comme si le vide avait emprisonné son histoire. Il semblait remarquer sérieusement que, sans la mémoire, rien ne semble avoir réellement existé… Non, il n’accédait à rien. Tentant de faire sourdre à nouveau une petite mélodie, même pas, à peine un fragment de mélodie, celle-ci s’estompait déjà totalement dès qu’elle arrivait enfin à parvenir en surface. Parce que la musique de cette nuit – sa musique! – s’évanouissait dans l’air chargé d’effluves pesantes, et seule demeurait désormais cette toxine qui avait annihilé les quelques échos floutés du passé ; des traces sonores qu’il n’entendait pas partir. Tandis que dans les méandres de son crâne tout un souvenir s’était effacé, enfui, envolé aux quatre coins de son esprit en dissolution, au centre de la liquidation de sa mémoire il restait juste l’empreinte de quelque action intrigante.
    Et des questions se répétaient dans sa tête. À travers les volets, il voyait les rayons du soleil. Et dehors il y avait le silence des rues qui ne permettaient qu’au vent d’expliquer son souffle. La ville était encore morte, c’était le matin... Son dernier souvenir datait d’un soleil couchant, alors qu’il marchait dans ces mêmes rues qui ce matin refusaient de lui révéler sa vérité. Mais aucun événement particulier à ce moment n’aurait pu briser sa mémoire. Alors, qu’est ce qu’il faisait là… ? Tout ça était bien réel! témoins les marques un peu partout sur ses vêtements, ces odeurs qui émanaient de lui, les entailles sur son corps ! Mais surtout les odeurs ! Les odeurs ! La transpiration, l’alcool la fumée ! Les odeurs ! Depuis quelques secondes il était obsédé par ces effluves qui révélaient l’ambiance qu’il avait choisi d’oublier, peut-être sous une contrainte. Il pouvait commencer à ressentir la puissance évocatrice de ces odeurs qui s’exhalaient de tout son corps. Il prenait conscience du pouvoir olfactif ; quelques neurones consentaient enfin à se reconnecter, pris dans une espèce de flot libérateur.
    Sa mémoire essayait de se raviver.

    À ce moment, Quentin n’était pas capable de se voir, dans cet état. Si seulement il s’était vu, dans cette posture étrangement placide, sur le pont entre les deux mondes… ; un observateur lucide trouverait cela vraiment inquiétant. Quentin ne comprenait rien au sens de sa présence. Mais quelqu’un d’averti, de totalement conscient, aurait depuis longtemps remarqué son manteau brûlé, et toute une partie de son visage noir. Et puis cette odeur envahissante qui rappelait celle de la drogue dont il ne percevait que les plus minuscules avertissements. Quentin, même distrait dans les situations les plus désolantes, il avait contemplé l'art de la lumière et de l'ombre, les bâtiments qui se souhaitaient au sol, grandis, allongés, ces ombres qui suscitaient une sorte de découpage, une oeuvre abstraite de la nature, tellement typique à l'aurore. Mais rien, pour l’instant, ne pouvait lui provoquer un déclic. Un déclic.

    Tout de même, la sensation était agréable, dans les premières lueurs du matin, alors que la petite aiguille décisive de l’horloge de la cathédrale dépassait à peine la moitié du cadran, avec la nuit s’enfuyant au fil que la pendule battait. Et bien qu’ici absente concrètement, la nature transportait avec force ses ondes bienfaisantes jusqu'à ces quartiers bétonnés de la ville, à travers les courants magnétiques sans doute, qui balayent toute la surface de la planète, comme une intimité, perceptible par les seuls initiés. Alors, une espèce de satisfaction évasive l’emplissait quelque peu, assez moindre en comparaison du bouleversement qu’il ressentait depuis tout à l’heure.
    Ce matin, la nature semblait vouloir tenter de lui transfuser un message assez tellurique, un de ces messages importants qu’il faudrait capter à cent pour cent, comme un avertissement – par mère nature qui plus est - mais dans les situations de ce genre, l’on est plus maître de grand-chose. Et la nature a-t-elle seulement des états d’âme ? Quentin était un simple spectateur de la rue et du temps aujourd’hui. Habituellement il était un de ces initiés, qui se laissent guider par les signes abstraits, et relativement complexes, des phénomènes qui surviennent autour de lui, cherchant une sorte de correspondance un peu partout, cherchant des liens dans sa vie, tentant de combattre sur différents fronts, pour tout expérimenter. Mais depuis ces derniers jours, il avait succombé au mal-être, il n'était plus qu'entièrement drainé par des treuils implacables qui l'extrayaient de sa sagesse d'antan, l'envoyaient dans d'autres abysses, des fissures desquelles on ne pouvait plus jamais sortir... ces derniers jours, les sensations n'étaient pas comme d'habitude. Non, il y avait une sorte de fadeur incoercible, tout était gris, tout avait le goût insipide d'un plat qu’on remange à chaque repas, qu'on sature de condiments pour en changer complètement la saveur, mais ceux-ci ne faisaient déjà plus aucun effet depuis longtemps. Dans l'oubli des moments et des plaisirs, Quentin savait pertinemment que quelque chose dans son corps n'allait pas bien. Quelque chose de bien plus grave que cette mémoire qui flanchait.
   
    Et puis soudain, un vrombissement de moteur qui vient du dehors, qui continue à tourner, puis qui s’arrête subitement. Quelqu’un descend du scooter, Quentin entend les bruits de ses chaussures par terre. L’inconnu accroche son casque à une poignée, sans doute, il rebondit contre les carénages. Et il marche sur les cailloux qui crépitent sous ses pas. Tout à droite du local il y a une porte métallique qui est à moitié ouverte, Quentin ne l’avait même pas vue. Et puis ce quelqu’un entre.   
        « Quentin ? », sa voix résonne comme un écho dans sa tête. Et le son s’évanouit. Il avance de nouveau et se dirige vers lui et s’arrête à son niveau.
    « Merde… Qu’est ce que tu fous là, bordel ? Comment t’as pu rester là ? » Silence. Il ne voulait pas répondre, il ne pouvait pas. L’inconnu cachait les raies du soleil qui arrivaient sur les joues de Quentin, incapable de prononcer un mot. C’était avec une figure hébétée qu’il fixait l’homme qui venait de rentrer, et qui se tenait là, debout devant lui, comme pour l’accuser.
    Ces cheveux bruns, longs, presque les mêmes vêtements que lui, pourtant ce type ne lui revenait pas.
    Ou alors…
    Jerem… ? JEREM ? Mais évidemment ! C’était ça ! Le déclic ! Zut ! Tout devenait trop clair à présent ! Tout lui revenait. Presque dans l’ordre, ces odeurs, cette musique qui n’avait pas totalement disparu de son crâne. Des battements graves d’une musique électronique répétitive qui stimule toute une foule. Quelques flashs se succédaient dans sa mémoire renaissante… Une pièce couverte. Des lumières dans tous les sens qui clignotent trop vite, et puis trop de monde, toute une masse qui bouge en rythme, une masse synchronisée sur un son totalement dément – ou plutôt, qui rend totalement dément. À ses souvenirs n’échappaient pas non plus toutes les bouteilles qu’il avait vues passer devant ses yeux, avec des étiquettes portant des noms comme « Eristoff », « Zu Browka » ou bien « Jack Daniel’s ». Avec les milliers de mélanges possibles et imaginables, il se rappelait ! Peut-être même qu’il en avait abusé ce soir-là, cette nuit-là.
    L’alcool, associé à l’ambiance déjantée, à la fumée qui provenait des cigarettes et – surtout – des joints bourrés de haschich ou de marijuana (au choix), il pouvait devenir extatique pendant des heures entières. Pourtant, comme si ça ne suffisait pas, les jeunes junkies comme lui qui fréquentaient ce genre de soirées qui, communément, s’appellent des « frees », ces junkies, donc, se plaisaient à consommer des cachets de « plombs », généralement plus réputés sous le nom d’ecstasy. Avec tous ses dérivés. Cette nuit-là, Quentin en avait pris, oh, pas plus que d’habitude, mais les frees de ce genre, il les accumulait, en semaine, en week-end, peu importe, dès qu’il en avait l’occasion, en fait. Et il consommait. Il consommait tout, pas à chaque fois, non, mais ce qui avait été une consommation très irrégulière autrefois était devenue une habitude  déjà trop ordinaire qu’il partageait avec d’autres. Et il goûtait aux alcools, aux fumettes, et puis surtout, aux filles. Des filles déjà déplorables qui avaient parfois trois ans de moins que lui – il avait dix-sept ans -, qui s’envoyaient en l’air avec le premier venu, le premier en état pour s’oublier totalement, et transmettre une petite once de plaisir à des jeunes filles complètement dépassées par ces substances qu’elles absorbaient. Le rapport sexuel n’était plus un symbole, mais une banalité, un usage qui était en adéquation avec les mœurs qu’imposent les drogues. Autant dire ici que Quentin ne s’en privait pas. Jamais.
    Au début, jamais il ne se serait cru capable de pouvoir participer – de son plein gré - à ce genre de débauche poussé à son paroxysme. Trois mois auparavant, c’eût été synonyme d’insanité, d’écoeurement ; il avait été de ceux qui éprouvent une répulsion sans pareille pour les gens dépravés par l’alcool et les drogues. Aujourd’hui il faisait partie de ce groupe. Il se souvenait. Un jour affligeant de morosité et de routine, il avait voulu changer, il avait voulu être un autre. Sans doute en interprétant faussement les morales de Ronsard, prétendant appliquer le Carpe Diem, il s’était mis à approcher ces junkies qui traînaient dans un coin du centre-ville. La démarche à suivre avait été facile, il lui avait suffi d’être suffisamment fourni en tabac, en feuilles à rouler, en alcool, un peu tout ce qui pouvait intéresser les gens de cette engeance. À ce moment, à sa première free, il avait apprécié sa transformation. C’était l’ambiance qui lui plaisait, cette osmose qui s’établit lorsque le hardcore commence à remplir la salle, ou à agiter l’air extérieur. Car généralement, ces évènements-là se déroulaient dans des clairières, dehors, pendant toute la nuit. Parfois, comme la nuit dernière, exceptionnellement, lorsqu’un squat est disponible, la scène hardcore s’y installe, et tout le monde suit. Après cela, il s’était rapidement rendu compte que c’était lors d’orgies qu’on se faisait les meilleurs amis.
    Il était devenu celui qu’il avait imaginé, inventé dans ses fantasmes, forgé dans ses délires oniriques, conçu dans l’espoir de l’évasion. Pour être cet homme, il avait sombré dans l’égrisement. Et il s’était cru capable de pouvoir s’en tirer ainsi, à bon compte, profitant de tout et tirant un trait sur sa vie pour ressembler à son rêve – ou son cauchemar.

    Pourtant, après s’être remémoré ses abus, il sentait qu’il manquait toujours quelque chose, défiant ses habitudes les plus triviales : hier il devait y avoir eut un événement imprévu. Il essayait de se forcer à se rappeler. C’était là qu’il bloquait vraiment. Mais Jerem était là, maintenant.
    « - Les flics sont toujours là-haut, putain… il y en a trois qui se sont fait coffrer pour le moment. Et j’ai toujours pas retrouvé Cindy. Mais qu’est ce que tu fous là, PUTAIN ? »
    Cindy… L’angoisse lui serrait l’estomac, il essayait d’articuler des phrases, mais seulement quelques mots daignaient bien sortir.
    « - Jerem… s’est passé quoi… ?
    - Mais tu te fous de moi, ou quoi ? Quand t’as balancé ton cocktail sur la bécane du mec, tu sais, celui qui t’as cogné même pas deux minutes avant que les voisins appellent les keufs, t’as blessé cinq putains de teufeurs, même toi t’es dans un sale état, mais tu t’es barré, comme ça ! J’hallucine, pourquoi t’as fait ça ? T’es complètement dingue ?? Tu vas te faire lyncher ! Les condés te cherchent partout ! »
    Il se rappelait l’explosion. Et les deux voitures qui avaient pris feu quelques secondes après ; son corps ne lui avait plus obéi à ce moment-là. Il avait sans doute suivi inconsciemment son instinct de survie. Ou peut-être les directives des drogues qui étreignaient tout son organisme. Et maintenant… les flics ? Il ne savait pas quoi faire.
    « - Comment tu m’as retrouvé ? demanda Quentin pendant que ses jambes luttaient contre son envie de se relever.
    - Quoi, tu te souviens pas ? Mais c’est ce qu’il t’es arrivé… tu m’as appelé il y a à peine dix minutes pour me dire où tu étais. J’pense que tu devrais t’arrêter là, mon vieux. »

    Bizarres, les réactions des humains, parfois. Quentin ressentait le dégoût de toute cette expérience révélatrice de sa condition. Ses nuages intérieurs pleuvaient. C’était maintenant le moment, sans doute, de quitter le train qui le menait à chaque fois au même endroit, comme un cycle inexorable qui ne conduit plus qu’au manque et au besoin. 
    Cette fois il espérait résister à l’emprise des folies qui sévissaient un peu partout chez tous les consommateurs des nouveaux rites dans lesquels les drogues dansent d’arrogance, sans se soucier de leurs propres répercussions sur les êtres et leur constante envie d’addiction, pour s’évanouir, dans la délectation de l’oubli total de soi.


FIN


    NB : Les frees sont des évènements qui existent réellement et qui sont très fréquents.  Le 2 mai, le JT expliquait justement qu’un accident était survenu… dans ce texte, leur description est à peine exagérée.

    J’aimerais quand même dédier cette nouvelle à Quentin et Jeremy qui étaient  justement présents à cette free dans l’Eure, par une étrange coïncidence… et qui m’ont fait découvrir ce monde.
    Arrêtez-vous au plus vite.

Samedi 23 mai 2009

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      Les toutes premières notes de la mélodie morose d'un certain morceau se réverbaient sur les parois de ce stade, au sein de Montreal ; Kirk transmettait à ses cordes métalliques des vibrations pleines d'émotions sur l'instrument de sa révolution, depuis cette scène d'où se dégageait l'aura de leur virtuosités mélangées, comme une énergie ondulatoire, qui ne frappe violemment qu'à certains instants. Quelque chose comme une tempête magnétique avait commencé à tournoyer dans le stade, attirant le public, lequel avait déjà oublié l'atmosphère euphorique d'il y a quelques secondes à peine, typique de ce genre de concert, par-dessus tout parce que se situant dans une de ces époques qui se font regretter nostalgiquement après une seule décennie. Ce public-là, en réalité, destiné à jubiler, à garder en mémoire ce phénomène, pour témoigner, était concentré sur tout autre chose, de plus important.
      On repensait à Cliff, sans vraiment trop savoir pourquoi ; même les moins adeptes du genre étaient captif de cette condensation des pensées, en ce moment toute forme d'animosité se perdait ; en fait, cette chanson possédait un on-ne-savait-quoi de captivant, comme si elle sourdrait encore les traces indélébiles de l'homme fauché, subitement sans doute, dans un de ces bus insensés, lorsqu'ici-bas subsiste encore un manque incoercible qui l'exige. Deux forces implacables, la souvenir, la mort, luttaient. Mais toujours la plus hypocrite en ressortait victorieuse. Même le 28eme de septembre 1986, le talent n'avait su résister à l'emprise de l'hypocrisie. Et Cliff avait pris son dernier bus, à destination d'un néant insondable.
      Et de toutes ces reminescences émanait toujours, abstraitement, l'image d'un pantin supplémentaire au cimetière des maîtres. C'était là tout le génie de ce fameux Cliff'em all. Cliff-les tous, montre-leur le monstre que tu fus.

      Sur scène, quelques petits effets pyrotechniques ponctuaient sporadiquement la musique, encore timides, comme pour tater le terrain, en attente d'un combustible plus puissant. Des flammes artificielles commençaient à s'élever à une certaine hauteur, et la flamme dominatrice, la première explosion de sensations fortes attendait son heure, les dernières notes avant son entrée, pour rivaliser avec l'enfer, dans un accès d'émulation.
      Et l'heure était justement avancée, une quelconque manoeuvre arrière semblait impossible, car il s'était enclenché dans les systèmes invisibles un mécanisme inexorable susceptible de bientôt provoquer un drame puissant, à l'image d'un phénomène naturaliste, irréversible, aux conséquences désastreuses. Ce mécanisme concernait James, la tête du groupe Metallica, en concert depuis quelques dizaines de minutes, en septembre 1992, à Montreal, devant un public trop attentif. James, toujours impassible aux signes du destin, ou du hasard, peu importe ; le solo s'amorçait, et la posture de James restait figée. Le solo. Toujours aussi déséquilibrant ; une mélodie, une mélancolie qui se métamorphosait en une sorte d'émotion sans nom, inhérente à ces voix hybrides qui conduisent la musique jusqu`à son terme.
      James se déconcentrait de sa partie, comme d'habitude, pour écouter, inlassable, la voix solliste de Fade to Black jouée par Kirk Hammett. Magnifique, cette voix, en ré majeur, ou presque, à la manière du cantique de Sojo. James s'était tellement fait aux représentations publiques qu'il prenait aussi de son énergie pour écouter les autres qui partageaient avec lui le son : un métronome diversifié, un bassiste talentueux, un guitariste aux gammes uniques. Et lui, dans tout ça, c'était l'élément-phare qui faisait vivre l'harmonie des pistes avec des liaisons de covalence. Des liaisons musicales, avec une guitare aux riffs bruts et une voix de dénonciation, de pamphlétaire, de
poète. 

      Tout le monde le regardait, lui, qui avait sa position spécifique pour ce morceau, juste pour ce passage. Figé, la tête dressée. Une position qu'il aurait dû garder, sans doute. Il finissait déjà la quatrième répétition du thème, et entamait la cinquième, juste avant la montée. Il sentait les regards posés sur lui, toute une foule quasimment silencieuse, en attente de la balade amère du verset, apparemment trop connue. Fade to Black. Fameux morceau. Le dernier auquel Cliff ait participé à la composition. James s'en rappellait aussi. Jamais il ne s'en était réellement remis, de sa mort. Aujourd'hui, en dehors de ces moments priviligiés, Cliff avait perdu toute son importance aux yeux du monde, tant qu'un autre assurait la relève, tout allait bien, il semblait que les membres du groupe ne prévalaient pas, c'était la musique qui avait sa place prépondérante, pas les instrumentistes qui la composaient. Et ça, James le comprenait bien, trouvant quand même dommage cette facheuse tendance à oublier les artistes. Surtout les morts.
      Dernière note. Et puis la montée. La, si, do...
      Le la final continuait toujours de sonner en vibrato lorsque James commença à arpéger les accords du verset. Et, suivant un destin inévitable, James s'était déplacé de quelques mètres, s'était éloigné du micro, il avait encore un peu de temps, il s'était tourné vers la batterie. Quelques secondes, juste une seule... en-dessous de lui, une vanne. Et un jet enflammé de propane jaillit. 

      Des notes incompréhensibles avaient continué à sonner, et les cordes de la guitare de James avaient claqué, presque entièrement fondues. On entendait plus que la basse qui jouait gravement quelques dernières notes juste avant de saisir la situation. Une atmosphère de frustration s'était répendue, et personne dans le public n'avait encore véritablement compris pourquoi la mélodie s'était arrêtée en quasi-évanescence, et pourquoi James était étendu au sol, totalement inconscient.

Jeudi 19 février 2009

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          Entre les barreaux gris de sa cellule, il fixait, au travers des rafales de pluie qui s'abattaient incessamment, la ville terne et grisonnante qui se déployait jusqu’à l’horizon. D'ici, elle semblait prête à imploser littéralement sous l'amas de toxicité de plus en plus concentré qui grossissait sans cesse, accumulant des sortes de gaz incompatibles. L’air était nocif, souillé.
    Là, dans cet air contaminé, au cœur du monde, un hybride instable se formait.
    Au loin, les avenues s'étiraient, proliféraient sur les landes, sur la terre, et se joignaient d'asphalte, surmontées de carcasses métalliques et organiques crachant des toxines dans l'atmosphère. Cette usine noire qui grondait au-dehors, recruteur d’une armée d'ouvriers qui travaillaient à la chaîne, était un présage parfaitement sinistre. C'était elle, gigantesque et hypocrite, la ville, envahie par les captifs toujours plus impuissants. Tout son être haïssait cette prison psychologique, qui avait fait germer sa rédemption, inutile, au plus au point.

    Il sentait ces effluves noires qui pénétraient dans son crâne. De ces quatre murs qui l'entouraient exsudait une haine indissoluble, profondément imprégnée d'une vengeance qui n'attendait plus qu'à éclater ; il ressentait soudain comme un piège atroce, un piège sans issue dans lequel on l’avait attiré. Objectivement, il n'en était pas plus perturbé que d'habitude, non, mais lorsqu'un corps est emmuré durant des mois, sans autre contact avec l'extérieur qu'un trou encastré dans le béton, l'effondrement devient insupportable, et prend des airs de supplice de camps concentrationnaires. Dans une cellule de ce genre, l'envie de survie ne dépend souvent plus que du bon vouloir des assaillants, ou de soi-même. Aussi il en était difficile de constater de quoi une vie pouvait bien dépendre, et surtout, combien un corps était fragile, susceptible à la moindre perturbation d'abréger ce cycle périodique qui s'arrête à l'instant où toutes les ressources sont épuisées. L'échéance qui le guettait, manifestement, survenait souvent trop tôt, dans ce petit intervalle temporel qui nous est alloué.

    L'espoir d'une vie à l'extérieur s'était également dissipé complètement, dès les premiers jours et après la sentence. En réalité, tout ça, la cellule, les marques indélébiles à la craie, sa nouvelle expérience, tout ça faisait en sorte qu'il oublie définitivement les souvenirs de la vie, avant. C'était comme si les ressorts du passé se brisaient uns à uns, que la machine ne fonctionnait plus qu'en marche avant, comme si l'existence se limitait désormais aux quelques briques de béton qui généraient cette impasse où son passé ne lui appartenait plus. Lui, il appartenait à ces murs, aux échos à basse fréquence qui se réverbéraient toujours, longuement, à ces échos qui n'avaient toujours pas abrégé leur triste mélodie venue tout droit du néant. L'endroit préservait une angoisse depuis des décennies, une sorte de musique mélancolique, violente, qui se renouvelait au rythme des détenus qui passaient derrière ces barreaux, détenteurs de l'ambiance et de l'esprit d'une époque un peu moins pervertie ; c'était ces époques révolues, emprisonnées, qui ne refaisaient jamais surface.
    Cependant, quelques bribes de mémoire étaient toujours actives en lui, il maîtrisait encore, quelques neurones fonctionnaient, il se souvenait des drogues qui l'avaient usé, des quelques images de sa dérive, de la honte pour sa famille, pour lui, ces quelques réminiscences brèves arrachées à son cerveau à la volée, qui défilaient, et qui perçaient à l'aide d'acides implacables le blindage imposé par l'endroit. Il se rappelait encore vraiment de Claire, quelque part, ses yeux noirs et son sourire adorable restaient gravés profondément, parce que ce genre de souvenirs ne s'efface pas, même au fur et à mesure des brassages, chimiques ou psychologiques, peu importe. À l’époque, une idylle intangible s’était établie, leur union demeurait à l’épreuve des balles, il n'en était d'ailleurs pas revenu qu'elle avait bien voulu d'un idiot comme lui. Tout n'aspirait qu'au bonheur pour eux deux, elle l'avait guéri de sa dépendance  l'alcool, elle avait eu confiance en lui, elle avait été la toute première à lui donner une chance, il avait totalement changé pour elle. Des promesses ils s'étaient faits, pendant trois ans il vécut purement, sans un seul doute. C'avait été une période agréable, une chance - quoi que, il ne croyait pas en la chance – assurément inespérée et libératrice, mais alors qu'une union définitive se faisait attendre, très prochainement, le pire survint, et tout s'effondra en lui. L'idée qu'un corps aussi innocent se soit retrouvé entre les mains d'un taré plombé par le vice lui avait été insupportable.
    L'autre, l’agresseur, l'avait sauvagement battue, il avait percé son poumon de sa lame qui était aiguisée au point de n'admettre aucune alternative, et ça, elle n'avait pas pu l'endurer, ni ça, ni l'acte : il l'avait violée.
    Deux jours plus tard elle avait succombé de ses blessures irréversibles, dans un lit d'hôpital, dans une mare de larmes.
    La vue du corps de Claire dénué de vie l'avait complètement abattu, détruit, les dominos étaient tous tombés en ligne droite. On avait dénaturé l'innocence. Comment pouvait-on seulement prétendre que Dieu était bon ? Épris d'une rage irrépressible, il avait maudit le Créateur de toute son âme ; à cet instant plus rien n'avait plus jamais eu d'importance ; le corps de Claire s'était séparé à tout jamais de l'ange qui lui vivait en dedans, cet ange qu’il avait aimé était monté, là-haut...
    Pendant des mois, il erra tout seul, malheureux comme ce n'était pas permis.
    Et les démons de son passé recommencèrent à la hanter, il succomba aux charmes de l'héroïne, à ceux de l’alcool qu’il avait aboli, à tout ce qu'il aurait pu trouver pour s'évader. Il n'avait pas eu la force de s'abréger. Alors il planait dans des dimensions voisines où tout était nettement moins contraignant, où les sensations moroses perdaient de leur puissance. Il gagnait un état passif, insensible, jusqu'à oublier qu'un jour son rêve s'était brisé, quand l'alarme trop matinale avait retenti. La sonnerie stridente retentissait encore toujours aujourd'hui mais toutes ces substances qu'il s'injectait le rendaient sourd à cet appel lointain, lointain... qui ne s'évanouissait toutefois jamais complètement. Mais il se croyait hors d’atteinte de la réalité, elle ne lui volerait plus rien, il avait oublié les règles qui régissaient l’univers physique, lui, il était ailleurs, quelque part, dans une impasse où il s’assoupissait, où les lumières blafardes d’une future catastrophe de fin de monde étaient voilées.
    Et cela dura jusqu'au jour du procès, deux mois plus tard. Un procès, pour un salaud pareil !

    L'audience avait eu lieu cinq mois après le crime. On l'avait placé au premier rang, il contenait sa colère, le box de l'accusé était à quelques mètres seulement, l'homme semblait totalement passif à la situation, tout ça lui était tellement insignifiant, son regard blasé était plus vide que le fond d'un polar contemporain, son visage tout entier exprimait la morosité. Qu’est ce que ça voulait dire ?
    Dans des moments pareils, le désespoir qu'on a désespérément tenté d'oublier reprend son ampleur, comme si la simple vue d'un homme, responsable de tous les crimes du monde, de l'homme en soi, donc, déclenchait un signal muet à l'intérieur du crâne, aux conséquences désastreuses pour l'esprit, impuissant comme le sien. C'était ce qu'il se passait à cet instant-là, il fulminait, devenait noir de fureur, et sans hésiter il s'était déjà jeté sur le coupable, pour l'étrangler. 
    Toute idée de pitié avait été abolie. C'était lui, ce salaud innommable, qui lui avait volé son ange ! Un démon, voilà ce que c'était, un démon qui avait habilement caché ses ailes, ses cornes. Un imposteur, ce n'était pas un homme ! Quelle sorte d'homme pouvait tuer un ange ? Sa force s'était décuplée, il ne lui avait fallu qu'une seule minute, malgré tous les gardiens qui essayaient de le retenir, pour lui soutirer son tout dernier souffle.
    La soif de vengeance avait été rassasiée, à la manière d'un manque que l’on comble avec une dose abusive du produit qui nous consume. Et lui était rongé par cette envie irrésistible, depuis ces semaines qui s'étaient écoulées, où chaque jour, chaque fois qu'il se fichait cette seringue dans le bras, l'envie élargissait son emprise, tout son corps n'était plus qu'obsession. La vendetta enfouie en lui s'était éveillée au fil des jours, une puissance vengeresse avait germé, ses racines étaient profondes, alimentées sans cesse par le souvenir épidermique de Claire, qui ne serait plus jamais enrichi. À présent, le soulagement était immense, presque jubilatoire, un sourire dément s'était affiché sur son visage, mais cette fois les gardiens étaient parvenus à la maîtriser, l'empoignaient déjà violemment, l'extirpaient de sa victime inanimée. Il fut arrêté, il fut enfermé. Il le resta durant deux semaines dans un bâtiment transitoire, une sorte de garde-à-vue, avant que, fatalement, son procès à lui arrive. Même salle, même juge. Seul le jury avait changé. L'ambiance régnante était étrange, tous ces hommes qui tenaient dans leurs mains son avenir avaient un choix à faire.

    Lorsque la décision pénale fut prise, il sentit un trou noir se former en lui. Cette fois encore, aucune alternative, il voyait le bout du chemin, il n'y avait plus rien à espérer, la fin du voyage était facile à prévoir, on le faisait marcher quelques kilomètres pour l'envoyer dans un fossé. Cette ineptie avait déstabilisé son système de valeurs pourtant déjà bien torturé jusqu'ici.

    Et maintenant il en était là, dans cette cellule moyenâgeuse, avec ces barreaux rouillés devant lesquels les professionnels de l'impartialité l'obligeaient à regarder un univers inaccessible, et qu'il allait bientôt laisser derrière lui. Ainsi, ils traitaient les meurtriers abjects au même stade que les meurtriers héroïques ; la nuance devait être difficile à saisir, apparemment. Il se demandait comment on pouvait l'avoir envoyé dans cet endroit. C'était trop sinistre.

    À ce moment il n'avait absolument aucune idée de l'heure qu'il était, mais il sentait l'implacabilité du temps se liguer contre lui ; les aiguilles d'une certaine horloge étaient train de se rapprocher dangereusement de l'altitude culminante, le point fatidique du non-retour avait été franchi depuis longtemps. Des dents se heurtaient, les rouages internes s'engrenaient de manière incoercible ; sans aucun doute, ces mécanismes en rotation étaient de ceux qui résistaient à n'importe quelle pression, si complexes et n'engendrant qu'une minuscule interface tellement simpliste en apparence. Et pourtant, ce genre de systèmes invisibles régit le monde tel qu'on le connaît tous.
    Il ressentait un balancement perpétuel qui ralentissait, dénaturé, comme si l'on avait réduit à néant les forces qui maintenaient des positrons réunis. À travers ses yeux humides, il s'était cru hors d'atteinte de toutes sortes d’émotions.
    Alors que, quasiment paralysé, il tentait désespérément d'empêcher quelques larmes de couler, la porte de fer de sa cellule s'ouvrit soudainement, grinçante, et l'air usé de toute la prison s'engouffra à travers la pièce dans un coup de vent pour le ramener à la réalité. Il ne prit même pas la peine de se retourner, la pluie tombait encore, sans s'arrêter, il savait qu'il était temps, il tenait les barreaux, fermement, et fixait toujours la ville terne et grisonnante... quatre hommes l'attendaient derrière l'encastrement de la porte.
    - Il est l'heure, M.Sojo. C'est vous qui avez choisi.
    Il pouvait lire le numéro 268 vulgairement inscrit dans le coin gauche de la porte. Il se préparait à sortir.
    - Juste un instant...
    - Allons, c'est maintenant qu'il faut y aller.
    - Très bien.

   Une enfilade de cachots semblables au sien défilait devant ses yeux transis pendant qu'il traversait la passerelle. Très peu d'entre eux étaient vides, on sentait des présences, tous ces détenus qui les habitaient possédaient de surcroît un passé unique, mais ils se retrouvaient à présent ici, communément, où ils inoculaient dans le Monstre le virus de leur jugement. Et l’on était tous infectés.
    On passait des couloirs, des portes battantes, et je me rapprochais de l'endroit que j'appréhendais depuis quelques mois. C'était assez étrange cette sensation... tout était blanc autour de moi et une effervescence de sentiments survenait dans mon corps, des réactions chimiques m'inondaient, je m'affolais en essayant de conserver mon calme. J'en étais à la limite des spasmes, et cette ambiance morne, typique des prisons... Je me disais que se serait bientôt fini, mais j'étais toujours hésitant sur la manière dont je devais ressentir tout ça. J’avais abandonné des expériences. Quelque part, c'était bête.  J'avais dix, vingt ans de plus qu'il y a trois mois, mon être avait mûri.
     Les gardiens m'escortaient de près mais toute cette protection, cette ostentation était inutile, je n'allais pas m'enfuir de toute façon, je n'avais plus vraiment d'issue possible, et puis, quel intérêt maintenant ? Je suppose que Claire m'attendait. Enfin, j'espère. Je n'allais quand même pas lui poser un lapin. Si ça se trouve, au final, toute l'existence est bornée à s'achever à la mort du corps et des cellules qui le composent, et alors c'est véritablement très triste, ou bien, peut-être qu'après les épreuves innommables de la vie, on avait droit à une récompense, au bout ? Quand j'affrontais ce genre de situations, je remettais pas mal de choses en question, jusqu’à mes premières réflexions, mais il fallait admettre que là, tout de suite, je n'avais plus vraiment le temps de philosopher. On s'approchait dangereusement, les barrières étaient baissées derrière moi et d'autres s'ouvraient pendant que j'avançais. Actuellement j'avais une bonne idée de ce que pouvait être la fatalité.
    - On y est.
    Le même homme que tout à l'heure avait parlé, Léo, le directeur. Cet homme qui en soi n'inspirait que du respect, avec son air gentillet, sa tignasse grise qui ne cachait pas son expérience, longue, peut-être tortueuse ; mais il avait eu du mal à me croire sur parole lorsque je lui avais raconté mon histoire. Je ne pouvais pas lui en vouloir, je présume... la drogue est toujours synonyme d'insanité.
    On sortait.

    L'air du dehors était froid, les particules s'agitaient dans tous les sens, la température touchait dans les valeurs négatives, et, habillé avec ce costume simple, il se gelait. Au travers du vent glacé il entendait la voix de Léo qui criait presque :
    - Désolé Emile, nous sommes forcés de procéder aux exécutions à l'extérieur, et, compte tenu des circonstances, ce n'est pas très avantageux pour vous.
    Les mots lui manquaient, il était maladroit, sa rhétorique euphémisatrice n'avait pas sa place ici…        
    Émile Sojo avança alors jusqu'au mur où les impacts de balle dénonçaient la multitude de sévices qui avaient eu lieu par le passé. L'ancienneté des lieux en était traduite par la même occasion, ce mur était plus vieux que la Révolution, rafistolé mais fissuré en endroits, c'était à en imaginer le nombre de balles qui devaient avoir traversé un nombre de corps au moins tout aussi élevé. Des marques d'exécutions gravées en une fresque peinte au fil des années avait un aspect vaguement artistique, car on dit que l'artiste représente les émotions ; ici, les artistes formaient une population électronique loin d'être autonome, soumise à des forces d'attraction irrépressibles, peut-être opposées à la charge de leur gré. Mais tout était altéré en cette basse cour. Puisque chaque bourreau n'était pas nécessairement là par sa volonté, son bon vouloir, parce que chaque bourreau était lui-même enchaîné avec des maillons qui ne se brisaient que lorsque les acides intérieurs sont suffisamment corrosifs pour dissoudre l'acier qui les retient, qui resserre son emprise de plus en plus fort. L'émotion était mortelle, cette notion était suffisamment abstraite pour qu'on la peigne sans laisser toute sa splendeur à la faucheuse.
    Quoi qu’il en fût, Émile détestait la peinture, surtout celle-ci.

    Les fusils s'étaient dressés, horizontalement, chargés avec une poudre qui ne transpirait pas de haine, mais de frustration. À l’instant où le signal sonore survint, l'impact était imminent, Emile était résigné. Huit balles fusèrent dans l'air qui les séparait de leur cible, à une vitesse tellement dérisoire par rapport à celle de certaines des particules de l'espace, qui ondulent et  qui galopent sans cesse dans le chaos.

Dimanche 28 décembre 2008

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   Les dernières gouttes de l'encre noire de la démence ont seché. Ses mots, personne ne songerait plus à les effacer, à les détruire à coup d'inepties, plus maintenant. Plus maintenant, qu'il a vogué dans l'incompréhension, que ses Ailes de Géant se sont embrasées au soleil ; son oeuvre coule dans des breuvages opaques, et cette impression d'abandon psychologique l'engloutit jusqu'à en perdre la raison.

    Cette fois, le feu autrefois si vif, si ardent de sa passion rejetait une fumée grisâtre, et la chaleur baissait dangereusement, la température refroidissait au rythme d'une révolution, que seule une âme angélique pourrait sauver. Oh, fatalité! une fois le combat fini, la chute débute... Il était résigné. L'angoisse l'avait quitté, il titubait devant tant de déraison.

    Une vie de gâchée, aux profits des hommes effroyables qui prétendaient se défendre! Un travail anéanti, dont il ne restait que les cendres amères, soufflées aux deux pôles d'une planète en dissolution, qui fondait, fondait devant les promesses! Il était las de contenir sa rage de vivre, sa rage d'expression.

    Il voyait son corps errer dans les souterrains, sombres,  fétides,  sonores, énormes.

    Sa foi cependant était restée intacte, il surmontait l'aporie sans peine, car les obstacles à l'insensé s'était brisés un à un, face à sa détermination irrépressible, qui maintenant cherchait une cuve d'acide, pour y plonger.

    Il se leva et posa sa plume, pour s'avancer devant l'avenir. Tout était prêt. Et l'hésitation, il l'avait oubliée depuis longtemps.


    Le choc fut plus terrible qu'il n'osait l'attendre, la pression de l'impossible resserait son étreinte, fermement, encore et encore. On étouffait son ardeur, son flambeau qui brillait dans le noir était tombé à terre, et l'air le noyait. Il suffoquait, mais un voile se levait, le désespoir d'un ange s'atténuait, une corde libératrice se détendait, le souvenir de ses écrit n'avait plus vraiment d'importance. L'âme était saine.

    Le feu s'était rallumé subitement, dans une autre dimension, où les flamèches montaient au ciel. Les vapeurs noires chargées des effluves d'une mort s'étaient gelées comme une pendaison.

Samedi 22 novembre 2008

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Présent, dans l'univers où tout s'embrase, 
Un horloger céleste le tracasse ;
Oh! Il accompagne ses vices, sa déphase,
Et profère d'invincibles sarcasmes.

C'est l'assomoir des sens,
qui priverait d'un souffle vital,
une grande raison de noble naissance ;
pourtant jubile-t-il de ce désir germinal.

Mais les flots orphéoniques s'égarent, 
dans les basses marées, où l'écume
sombre dans le sable, quand, soudain, l'espoir,
s'y empare de la douce révolte des nuées.

Et les moelles substantifiques s'estompent,
le goût suave des secrets s'effrite ;
rien ne réchappe à l'époque des contes,
intangible, telle une roche de granite.

Comme un théonaute banni des empires,
condamné à verser des larmes éternelles,
sur la nature que plus jamais il n'admire,
et sous ce joug, cloître son âme éphémère.

La Leçon de Ténèbres commence,
Et les flammes s'éteignent, l'horloge s'endort ;
Un dernier tour s'achève, puis s'élance ;
L'aiguille se brise déjà telle un remords. 
Vendredi 7 novembre 2008

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      La montée d'adrénaline commençait à le destabiliser sérieusement, des flots d'appréhension de plus en plus furieux l'envahissaient, ceux qui décimaient la plupart des hommes présents ce jour-là, d'une force implacable. Devant une faux déjà menaçante au loin, dociles telles des marionnettes en plein spectacle, le condensat bosien atteignait son stade d'ébullition ; silencieux devant l'angoisse, il n'attendait désormais plus que sa mise au rebut.
      Subitement une émergence se précisa, la terre se préparait à affronter le carnage ; de brefs signaux survenaient, les chuchotements inquiets donnaient un vrai sens à leur désespoir qui tremblait devant l'offensive proche.
        Le hasard avait voulu que le tout dernier jour juste avant la délivrance survienne une de ces mêlée sanglantes auxquelles ils avaient quasiment pris l'habitude. Contrairement aux apparences, c'était une veine monstrueuse qui leur vivait en dedans, une veine qui avait fait qu'ils soient encore là, ici, à l'instant ! Ils ne se rendaient pas compte ! Une chance impossible sans déjouer les règles, sans lutter intérieurement contre l'iniquité du hasard. Mais aujourd'hui, le hasard trichait, la coïncidence était vaguement illusoire, et un observateur lucide deviendrait franchement inquiet. Malgré tout, un soupçon de clairvoyance les prennait, vaguement,  alors que leur cerveau avait été brassé jusqu'à l'hippocampe.
           Comment appelle-t-on donc cette situation où les prémonitions prennent tout leur sens ? Cette situation, où le peu de l'état de conscience maximal qui vit en nous se manifeste, retentit d'une alarme insensible, un avertissement presque muet simplement pour nous faire renoncer, nous faire abandonner n'importe quoi, à n'importe quel prix, uniquement pour faire durer encore un petit peu plus l'existence, le privilège... ? Ce point trop élevé où la subtilité prend des allures d'incohérence, quand la confusion amalgame les petits relents rarissimes du subconscient avec l'insensé, alors que c'est justement ce genre de symptôme microscopique des mécanismes obscurs de notre noyau hémisphèré qui sont à eux seuls toute une raison ! Si leur conscience pouvait parler, elle hurlerait de rage. Et leurs entrailles engloutissaient ce siganl dément, semblant inexistant aux yeux de tous, alors qu'eux, ils étaient bien là, ici et maintenant, faits de chair, d'os et d'on ne savait quoi encore, devant l'affront final, devant une telle rationnalité en apparence !
       L'aiguille de l'espérance tendait vers 0. Les grands magnétismes cosmiques cessaient d'opérer, l'horloge fatale tournait dans le sens antihoraire. Quelques secondes... ils n'oubliaient pas, n'oublieraient plus. Ils appréçiaient.

      Une minute plus tard, l'assaut avait été donné, les fusils s'étaient levés à l'entente du signal bien réel pour leur tympans, leur sens tellement fiable. La première vague de
poilus s'était petit à petit effondrée dans la boue humide, si vite que l'ultime soupir en avait été oublié ; les mitrailleuses allemandes, impitoyables, ne leur avait même pas laissé l'ombre d'une chance, d'un espoir.
        La brutalisation englobait l'air ambiant, chargé de meurtres insondables. Une mare de sang indélébile impregnait la terre, pour l'éternité.
Vendredi 19 septembre 2008

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J'ai voulu ici faire un style simple mais le plus représentatif possible, sans trop de frivolités, l'heure n'était pas vraiment aux métaphores. Quoi que.

    Il sentait surtout ce froid glacial qui circulait dans le cloaque de ses veines, et son coeur qu'il entendait aussi fort qu'un moteur de cargot semblait battre au rythme d'un métronome réglé sur Prestissimo. Son corps entier exsudait d'une sueur d'appréhension, sa main droite, d'artiste, était totalement trempée, sa peau humidifiée le brûlait. Là, à ce moment précis, il aurait souhaité que ça, tout ça, se fasse autrement.
    Ses souvenirs de l'extérieur lui revenaient un à un, son existence cloisonnée entre quatre murs ou sous une voûte trop sombre, à présent rien ne lui laissait vraiment penser qu'un jour il avait été heureux. Ce qu'il avait enduré jusqu'ici dépassait sa limite d'acceptation, et quelque chose lui glissait à l'oreille qu'il était foutu, qu'il faisait partie de ceux qu'on jetait à la casse, et qu'on écrasait. Il sombrait dans un monde d'oubli, qu'il ne comprenait pas. Il n'avait jamais aimé et il regrettait, où était passée sa passion, maintenant finie ?
    De l'eau coulait à présent au sommet de sa tête totalement rasée, il entendait quelques bruits indistincts, des bruits mécaniques, et des pas, mais toujours rien de visible, sa vision était plongée dans les ténèbres depuis quelques minutes, et il perçevait encore quelques paroles saccadés qu'il comprenait à moitié mais déplorait de ne pas voir ce qui se passait autour de lui.
    Cette sorte de sentiment d'incertitude avant quelque chose de néfaste l'envahissait, une crainte de nocuité soudaine, comme ce que ressent un gosse sous silence se cachant d'une punition. Il se rappellait vaguement avoir aperçu quelques visages avant que voile noir opaque lui voile les pupilles, même pas une seconde, mais cela lui avait suffit pour comprendre ce qu'il y avait à comprendre, à travers la vitre. Un regard, celui d'un homme brun qui lui disait quelque chose l'avait frappé, il ne savait pas trop, il ressemblait à quelqu'un qu'il avait connu pendant très longtemps. Un ex peut-être. Où était-il, là, maintenant ?

    Le bruit s'était tû pour de bon, il n'entendait plus que les battements sourd de son coeur qui semblaient déjà ralentir. Il sentait toujours ce bois implacable et puis ces lanières accompagnés d'un métal froid qui lui seraient la peau, mais il essayait de se souvenir, ne prêtait plus attention à l'atmosphère, rejetait jusqu'au "Amen" qu'il venait d'entendre en sourdine. Et puis plus rien, juste un silence morne.

Allez en paix...

    A l'instant où il entendit la poignée se rabattre violemment, il se souvint de tout. Non... ce n'était vraiment pas le moment.

    Le courant électrique avait démarré sa galopade folle dans les cables qui reliaient le générateur à la chaise. Un choc brusque, une perte d'espoir soudaine, les électrons parcouraient irrépressiblement son corps décharné. L'homme avait l'impression d'être foudroyé par des éclairs, les spasmes inexorables l'agitaient, sa machoire tremblait jusqu'à prononcer quelques brefs derniers sons, en l'attente du dénouement fatal. Un soupir fatidique s'estompait dans l'air absent, son coeur s'était brisé net. Le cycle était rompu.
    L'instant d'après, son corps n'était plus qu'une simple carcasse dénuée d'humanité.

    Le gardien coupa le courant.
    - Détenu 1248, soumis à la peine capitale, exécuté. Heure du décès... 16h31.

Mardi 2 septembre 2008

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    L'air était chaud, humide, et c'était les nuages au loin, une espèce d'immense vortex détraqué presque tourbillonnant, qui cachaient l'évanescence du soleil derrière la ligne d'horizon. Mais les derniers halos qui traversaient l'amas nuageux brillaient encore, transperçaient éparsement l'énorme masse blanche, instable, tellement instable, qu'elle semblait pouvoir éclater à n'importe quel moment, à la manière d'une bulle d'air emprisonnée sous l'eau qui remonte doucement à la surface, excitée de liberté, et n'attendant désormais plus que l'instant fatidique, ou propice, pour se briser comme une boule de verre ténue qu'on projete au sol.
    Subitement, ils réalisèrent que le gris avait recouvert la ciel, et soudain il s'effondra, rompit le calme règnant, la première rafale de gouttes s'écrasa frénétiquement au sol. Et puis toutes les suivantes.
    Les larmes du soleil heurtaient violemment le sol terreux, envahissaient les sous-sols, puis coulaient doucement sur leur visage comme des gouttes de cire qui glissent le long d'une bougie encore allumée, des gouttes d'espoir, d'un espoir encore pas tout à fait déchu...

La noyade était proche.
Vendredi 29 août 2008

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